LES PRESENTS, LES ABSENTS
ET LES ANGES


(note de Myriam Saduis)

Le fardeau des temps
Voilà longtemps que je tournais autour du nom d’Hannah Arendt... tout en résistant à un spectacle centré autour d'une seule figure d'exception. Puis soudainement, une image — a-t-elle surgi ? s’est-elle imposée ? Ce fut une image-surprise, lumineuse et très précise : Hannah Arendt était là, sur un plateau de théâtre, entourée de gens qu'elle aimait, et elle dansait. L’image d'une pluralité sous les cieux, d'un corps revenant à la vie, d’un corps pensant en mouvement... 
Amor Mundi est l’enquête sur cette image.

Notre récit commence à partir de la publication des Origines du Totalitarisme, au sortir de cet « vacarme d’enfer » que fut, pour tout ce groupe, la guerre de 39-45. « Depuis que je sais que vous êtes passés sains et saufs à travers tout ce vacarme d’enfer, écrit Arendt à Karl Jaspers, je me sens de nouveau un peu plus chez moi dans ce monde ».

Ce n’est pas la philosophe qui vient discourir ici, c’est toute une bande de réfugiés, sans sol où s’arrimer, qui savent qu’il importera désormais plus que tout de se montrer solidaires et de s’aimer avec force.

 Parce qu’ils relèveront les impératifs de leur condition humaine, ils consentiront à nouveau au monde, combattront pour qu’un avenir commun redevienne possible tout en portant toujours en eux la mémoire irréductible du fardeau des temps.

La vie de l’esprit
La jeune femme, Juive allemande émancipée, étudiante en théologie, apolitique, qui a fait sa thèse sur Le concept d’amour chez St Augustin, a été emportée par le flux de l’Histoire. Celui-ci fera d’elle une apatride affrontant la guerre, la destruction des Juifs d’Europe et l’exil définitif. Elle y répondra en devenant une « philosophe » tournée vers l’amour du monde, vers ce qu’elle appelait la vita activa.

Pourtant, même dans le fracas des temps, jamais Arendt ne renoncera à ce qui constitue le plus profond de son être : la pensée comme vita contemplativa. C’est La vie de l’esprit qui conclura toute son œuvre politique, en un dernier mouvement dont on perçoit qu’il est, en réalité, son thème principal.

« Si jamais j’ai appartenu à quelque chose, c’est à la philosophie allemande, à la poésie allemande, je n’ai pas d’autre patrie… »


Qu’est-ce que penser ?

Amor Mundi est d'abord un spectacle sur la question : « qu'est-ce que penser ? » — comment « ça émerge ? » — Hannah parle, dialogue, dans une mentalité élargie : avec ses amis, avec les vivants comme les morts. Tous sont là, à présence égale. Pour ce « portrait de groupe avec Hannah » sont convoqués sur notre scène autour de Hannah Arendt, philosophe, théoricienne politique :

-Heinrich Blücher, son mari, philosophe autodidacte,
-Hans Jonas, philosophe, ami de jeunesse d’Hannah Arendt, ayant fait ses études avec elle en Allemagne, élève de Heiddeger,
-Lore Weiner-Jonas, épouse de Hans, grande amie d’Arendt,
-Robert Gilbert, musicien, auteur, metteur en scène, communiste spartakiste, le meilleur ami d’Heinrich Blücher,
-Mary Mac Carthy, écrivain américaine, critique littéraire, meilleure amie d’Arendt 

- Marianne, une étudiante.

Qui sait choisir ses compagnons ...
Autour d’Hannah et sa tribu, il y aura aussi ces absents-présents : Homère, Socrate, ses parents, Martin Heidegger, Walter Benjamin et son Ange de l’Histoire … Et puis les mots … ces mots chéris par elle, mots de sa langue maternelle retenus dans sa mémoire. Fragments de grec, de latin,… ces « langues originelles » comme des présences musicales et vivantes.

Hannah Arendt pensait poétiquement, avec les forces de l’imagination, dont elle rappelait souvent que Kant les reliait intimement au fait même de penser… Dans ce « Royaume des esprits » qui l’habitait, les Grecs sont toujours vivants : Platon, Homère, Thucydide, Hérodote… mais aussi ses poètes aimés, Hölderlin, Schiller, Shakespeare… leurs mots continuaient d’agir à travers celle qui donnait cette simple et belle définition de l’homme cultivé :
Celui qui sait choisir des compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent… comme dans le passé.

©JC Encalado (1,3) | Matthieu Delcourt (2)