LA NOSTALGIE DE L'AVENIR
[d'après LA MOUETTE]




Créé en janvier 2012 à Bruxelles, Théâtre Océan Nord
Présenté en juillet 2012 au festival d'Avignon off, Théâtre des Doms
Prix belges de la Critique 2012 : Meilleure mise en scène | Meilleur espoir féminin pour Aline Mahaux

LA NOSTALGIE DE L'AVENIR | d’après La Mouette d’Anton Tchekhov
Mise en scène et adaptation : Myriam Saduis

Pouvoir se ressouvenir, c’est se libérer du présent
pour accéder à ce que le Temps n’a pu encore pervertir. Dans une tradition indienne,
l’âme fatiguée réclame qu’on lui « donne vite de l’eau fraîche qui s’écoule du lac de la mémoire».
_Georges Banu, Les Mémoires du Théâtre; Ed. Actes-Sud


Résumé

La nostalgie de l'avenir est une version de chambre de La Mouette, resserrée sur six personnages et trouée d'inserts : textes, vidéo, musique. Elle commence par la fin, avec la scène par laquelle Tchekhov ferme sa pièce : Constantin Treplev vient de se suicider. C'est d'emblée la stupeur qui ouvre le jeu. Un jeune homme est mort trop tôt, et le sol se dérobe sous les pieds. Le coup de feu est l'écho terrifiant d'une fêlure dans la transmission : quelque chose s'est passé, quelque chose n'est pas passé. Les souvenirs, alors, tombent comme une pluie. Les scènes de La Mouette se succèdent dans le rythme des averses d'entre-saisons, et dans le désordre spiralé de la mémoire qui recompose ce qui ne veut pas se laisser dire. Averses interrompues par des syncopes, des noirs, des digressions. La mémoire au travail est comme une musique.

Le jeune écrivain laisse une œuvre inachevée et une famille en deuil. Dans cet après-coup, ses proches convoquent leurs souvenirs, cherchent à comprendre et à savoir. Avec amour, intensité et violence. Comme dans une maison à l'éclairage instable, la pièce clignote et bascule d'un temps à l'autre. Scènes douces-amères, parfois drôles, qui capturent la vie qui s'affirmait. Mais soudain, un doute : peut-être sommes-nous dans le temps du deuil, et nous parlons avec des fantômes. Un objet est au centre de tous les intérêts, que tous auscultent comme une archive encore chaude : l'ordinateur du jeune artiste, qui se filmait, prenait des notes, tenait son journal. Car la pièce a lieu ici et maintenant. Constantin Treplev, l'artiste des "nouvelles formes", n'affiche pas le masque icônique de l'artiste maudit du XXe siècle; c'est un jeune homme d'aujourd'hui qui fictionne sa vie et enregistre tout. Trop peu protégé, sans doute, toujours disposé à s'abandonner.

L'histoire d'une famille

C'est une famille d’une saisissante modernité que Tchekhov fait apparaître dans sa Mouette, écrite en 1896 : famille recomposée, où le compagnon de la mère a quasiment le même âge que son fils, où le père est à peine nommé - un absent dont on ne saura rien. L'amour se tisse d’une trame trop serrée, sans la médiation d'un clair espace entre les générations. L’argent y est utilisé comme outil de pression, qui produit domination, angoisse et jeux de pouvoir.

C'est une famille d’artistes où l'art, sa pratique, sa recherche, est le vecteur de toutes les passions et détermine le rapport au monde. Tous cherchent à transcender ainsi l’épreuve de vivre.

Chaque personnage affirme un désir sans limite de réalisation personnelle : il importe de réussir, de ne pas vieillir, de se rêver immortels. L’individualisme règne sans partage et fait exploser en vol une jeune génération dont les aînés ont déjà tout annexé.

Pris dans ce tourbillon, les deux jeunes (Constantin et Nina-la-Mouette) bataillent, dans un désir brûlant pour une "nouvelle forme" d'existence... Ils dessinent pour y jouer un rectangle en flocons de neige or. Il leur faut leur scène. D'abord en plein, puis en creux. Rien n'y fait. Fauchés en plein élan, c'est pourtant leur courage qui s'impose. C'est la mort qui ouvrait, mais elle ne signera pas. Le texte reste ouvert et parle à voix basse dans le suspens d'un demi-jour ininterrompu, qui attend sa nuit ou son matin : continue.








Matériel 

Texte 
La nostalgie de l’avenir d'après La Mouette d'Anton Tchekhov, adaptation de Myriam Saduis dans la traduction française d'Antoine Vitez et avec des textes additionnels de : Meyerhold (traduction de Béatrice Picon-Valin, CNRS éditions), Fernando Pessoa (Le Livre de l'Intranquillité, éditions Bourgois), Philip Roth (La Tache, traduction Josée Kamoun, éditions Gallimard), Marylin Monroe (Interview), journal Libération (Anne Diatkine, extraits d'article), Shakespeare (Hamlet, traduction F.V Hugo), Racine (Andromaque, Phèdre).

Musique
Day is done, paroles et musique de Nick Drake, dans des versions de Nick Drake, Elton John, Charlie Hunter, Bart Oostindie, avec des inserts de John Cage et Marc-André Dalbavie.


 


Vidéo
Les vidéos de Joachim Thôme semblent sortir du disque dur de Treplev, projetées sur les murs translucides qui bordent la scène. Scènes tendres ou saturées de violence sourde, peu importe : il filmait tout. La vie (cette fiction) s'entremêle et se combine au souvenir (ce travail).

Au sujet du titre 
L’expression La nostalgie de l'avenir est extraite d'un texte d'Antoine Vitez, paru dans le journal du théâtre de Chaillot, à l'époque où il en a pris la direction: "Il faut regarder la colline, elle est couverte d'ombres, et on pense à Jean Vilar; il y en d'autres, plus anciennes, c'est une nostalgie qui nous attire là, on pourrait dire: la nostalgie de l'avenir. L'endroit provoque à la recherche de formes nouvelles, comme d'autres endroits demandent le retour aux formes anciennes et l'hommage du passé..." (Antoine Vitez, Le Théâtre des idées, Editions Gallimard).